Eric Debarbieux s’intéresse au sujet de la violence à l’école depuis des décennies. Dans un ouvrage intitulé, Zéro pointé ? Une histoire politique de la violence scolaire (Les liens qui libèrent, 320 pages, 22,90 euros), le professeur émérite en sciences de l’éducation à l’université de Créteil revient sur ses quarante d’expérience et d’exercice autour de cette thématique.
Cet ancien instituteur et éducateur spécialisé cherchait au début de sa carrière des moyens concrets pour faire face à des enfants et adolescents difficiles. Il a aussi été un des responsables nationaux du mouvement Freinet, qui repose sur l’apprentissage par l’expérimentation et la coopération. Devenu professeur en sciences de l’éducation, il a développé des enquêtes de victimation en milieu scolaire, auprès d’environ 200 000 élèves en France et à l’étranger et 50 000 membres du personnel éducatif.
La victimation subie par les élèves et le personnel est souvent faite de micro-violences, comme des insultes, des petites bagarres, des vols de trousse. Très vite, on a constaté que lorsque ces micro-violences s’accumulent et se croisent toujours sur les mêmes individus, les conséquences sont dramatiques : échec scolaire, perte de confiance dans l’adulte et dans l’école, pouvant aller jusqu’à la dépression ou au suicide.
À cette période, le thème de la violence à l’école attire l’attention auprès des politiques et de l’opinion publiques. Pendant 20 ans vont alors se succéder des plans ministériels qui considèrent que la violence à l’école vient de l’extérieur. Les partenariats éducation nationale et police justice se multiplient. Mais l’essentiel est ailleurs : il est nécessaire de traiter toutes ces micro-violences intérieures à l’école. En 2011, les assises nationales sur le harcèlement en milieu scolaire marquent une prise de conscience, notamment après l’enquête menée par 7 équipes universitaires sous ma direction avec l’UNICEF, intitulée « L’école des enfants heureux ou enfin presque ». Elle démontre que 10% des élèves concentrent 90% des faits de violence. De là date le vrai tournant sur le sujet. Mais la situation actuelle est assez semblable à celle de l’époque finalement.
J’ai été délégué ministériel de 2012 à 2016 en charge de la prévention et de la lutte contre les violences à l’école. J’ai pu être confronté aux discussions au cœur des pouvoirs publics. Depuis quelques années, on a tendance à croire à tort qu’un programme gouvernemental pourrait résoudre des décennies de violence scolaire. Toute avancée, même minime, est une bonne nouvelle, comme l’a été le concours national contre le harcèlement dans 1500 écoles ou les numéros d’écoute. Mais tous les scientifiques le disent : il n’y a pas de programme miracle.
Les causes du harcèlement sont multifactorielles, il est inutile de chercher un responsable parmi les adultes, mais assumer collectivement la responsabilité. Et en tant qu’adultes, nous devons donner l’exemple plus globalement. Toute parole de rejet par d’autres groupes même autour d’un déjeuner de famille peut avoir un impact sur les comportements des enfants. Il faut travailler sur cette notion d’acceptation de l’autre et tous réfléchir à ce que nous disons et faisons.
Selon moi, l’élément le plus important aujourd’hui est la coéducation. L’éducation nationale et les parents doivent cheminer dans le même sens pour l’intérêt de l’enfant. Les adultes doivent prendre en charge de manière coordonnée cette coprévention et coéducation et éviter d’être en conflit sur ces sujets ou de se renvoyer la balle. Quand il y a un conflit entre adultes, l’enfant est toujours la principale victime. Il ne s’agit pas d’accuser les adultes, mais de chercher comment parents et école peuvent collaborer efficacement. L’écoute et la coordination entre adultes sont essentielles.
Chaque cas est particulier et il est nécessaire de prendre le temps lorsqu’il y a harcèlement soupçonné. Que mettons nous en place nous en tant que parents, enseignants, directeurs pour observer ce qui se passe ? Comment faire pour que l’enfant visé ne soit jamais seul ? Comment bien identifier le problème ? On parle beaucoup de prévention dans le second degré, mais il faut avoir conscience que l’une des écoles les plus en difficulté sur ce sujet, c’est l’école primaire.